Formesens

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mardi 15 mai 2012

Nouvelles du front...

A tous mes fans qui se demandent ce que je fabrique en ce moment, je signale que j'accentue le côté manuel de mes recherches sur le sens des formes, en manipulant les dites formes avec mes doigts, de manière à sentir leur logique s'incruster dans ma peau.

En matière de foi perceptive, je crois encore plus ce que je touche que ce que je vois...

Vous trouverez ici un extrait du programme :
http://www.alittlemarket.com/blog/sacrilege/ma_poupee_tu_as_de_l_aluminium_dans_la_tete-34149.html



Voilà. Mais je vais revenir les bras chargés des épis de cette moisson.

lundi 14 mai 2012

Le temps de la création

Lorsqu'un artiste réalise une œuvre, il peut arriver que cette dernière soit, au moment où il la commence, déjà finie dans sa tête, il ne fait qu'exécuter le modèle intérieur.

En quelque sorte, il travaille de ses mains une œuvre déjà finie, et lorsqu'il relève la tête, il pense à la prochaine.

Ce qui sort de ses doigts n'a plus de vie en lui. Ce n'est pas qu'en sortant ce ne sera pas un peu gauchi, et beaucoup de son travail va consister à rendre le résultat final semblable à ce qu'il avait créé dans sa tête. Il n'empêche que le mouvement de création est terminé, la tension qui lui a donné naissance a disparu. L'artiste exécute alors.

Mais le mouvement de création de la prochaine œuvre a lui commencé. Le point d'accroche de la tension créatrice de l’œuvre B est antérieur au point d'expiration de l’œuvre A. pendant une période, l'artiste va héberger en lui les deux œuvres, elles vont se superposer.
Mais il y a nuance, il y a interpénétration entre ces choses fraîches.

L'une en fin de vie d'une part, qui va nourrir la suivante, lui léguer la mission de développer ce qu'elle n'a pas su faire apparaître, puisqu'à l'époque de sa propre gestation, certaines idées n'avaient pas encore fleuri sur le terreau de sa réalisation matérielle, et la suivante d'autre part, bourgeonnante, qui n'aura de cesse que les signes annonciateurs de sa venue soient pris en compte chez son ancêtre.

Mais ce qui se passe dans l'artiste au moment où il crée l’œuvre A de ses mains, y injectant des signes annonciateurs de la prochaine, et cueillant à la surface de la présente, qu'il travaille de ses mains, des graines qu'il sème dans son esprit où fleuriront les plans de la prochaine, la synthèse présente pendant cet espace de temps dans l'esprit de l'artiste, cela n'existe ni dans l’œuvre A, ni dans l’œuvre B. Cela ne pourra exister que dans l'esprit d'un critique qui étudiera plus tard l'ensemble de l’œuvre, qui tentera de la décrire afin que cela jaillisse dans l'esprit du lecteur de ce critique.



Cela n'est pas sans me rappeler la plage de temps et d'espace analysée par Gombrich dans le processus de lecture d'une image par l'être humain, et ses trois phases : nous gardons en mémoire ce que nous venons de lire sur les mots passés, pour confirmer le sens de ce que nous sommes en train de lire à la verticale de nos yeux, et nous anticipons sur ce que nous devrions lire dans les mot suivants pour que cela donne un sens connu. D'où évidemment les choses rapides, ou faciles, à lire.

Cela n'est pas sans m'évoquer également la bulle spatio-temporelle de notre conscience. Ce que nous appelons la réalité pourrait être vu comme le sens que nous donnons à une phrase. Notre sensation de réalité est un complexe formé d'une traînée mémorielle (sensorielle entre autres), d'une anticipation (radar de poursuite, pour simplifier). Ces deux calques dynamiques, dont une plage commune, mais jamais la même, glisse dans le temps sans se trouver jamais dans aucun des deux calques. Ni le passé, ni le futur.

Donc ni dans ce que nous venons d'entendre, qui ne comprend pas ce que nous allons mettre en œuvre comme règles pour l'interpréter, ni le futur, qui est ce que nous nous apprêtons à entendre parmi les possibles qui font sens. La synthèse n'est ni dans le calque du dessous, ni dans le calque du dessus.
Elle se réalise, dans une chimie neuronale toujours renouvelée, elle apparait comme nous apparaît la foule à un feu d'artifice : pas dans le ciel qui noircit de seconde en seconde, ni dans les gens qui passent un instant éclairés (ils auront disparu la seconde d'après, ils seront, au prochain éclair, absents du paysage), ni dans la lumière de la fusée, qui à chaque fois change de place et de couleur.

Eh bien chaque fois que chaque personne reçoit une phrase ou une image, chaque fois qu'elle parle, une fusée éclaire la foule pour moi, ou pour toi, qui voit dans l'unique combinaison d'un instant (peut-être) partagé par tous, une lumière légèrement différente de ta place, sur le fonds d'une foule et d'un paysage qui ne sont pas non plus les mêmes pour toi.
Et tout le reste, toutes ces règles de construction du sens, qui ont fonctionné pour une autre personne, avant, ailleurs, pour une autre fusée, sont définitivement enterrées par l'instant d'après dans ta mémoire, obsolètes, enfouies, et absolument hors d'atteinte !

Bien sûr, plus les fusées sont rapprochées, plus la foule est immobile, plus tu es proche de moi, et plus notre dialogue sera intime, et inversement plus nos langues sont distantes dans leur façon d'imager le sens, plus le temps qui nous sépare entre l'émission et la réception du message est grand, et plus le dialogue sera périlleux et fragmentaire mais : dans les principes, dans les modalités de construction de ce sens, dans l'essence de son fonctionnement, ce que tu m'as dit voici une heure n'a pas plus de sens, ni pour moi, ni pour quiconque, que les ouvrages écrits en grec du temps de Platon. Il y a un gars qui les a lus à la lumière des fusées il y a un siècle, un autre il y a dix ans qui a fait de ces traductions de nouvelles fusées, avec d'autres mots, et moi qui ai vu ces fusées, je t'envoie celle-ci.

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