Lorsqu'un artiste réalise une œuvre, il peut arriver que
cette dernière soit, au moment où il la commence, déjà finie dans sa tête, il
ne fait qu'exécuter le modèle intérieur.
En quelque sorte, il travaille de ses mains une œuvre déjà finie, et
lorsqu'il relève la tête, il pense à la prochaine.
Ce qui sort de ses doigts n'a plus de vie en lui. Ce n'est pas qu'en sortant
ce ne sera pas un peu gauchi
, et beaucoup de son travail va consister à
rendre le résultat final semblable à ce qu'il avait créé dans sa tête. Il
n'empêche que le mouvement de création est terminé, la tension qui lui a donné
naissance a disparu. L'artiste exécute alors.
Mais le mouvement de création de la prochaine œuvre a lui commencé. Le point
d'accroche de la tension créatrice de l’œuvre B est antérieur au point
d'expiration de l’œuvre A. pendant une période, l'artiste va héberger en lui
les deux œuvres, elles vont se superposer.
Mais il y a nuance, il y a interpénétration entre ces choses fraîches.
L'une en fin de vie d'une part, qui va nourrir la suivante, lui léguer la
mission de développer ce qu'elle n'a pas su faire apparaître, puisqu'à l'époque
de sa propre gestation, certaines idées n'avaient pas encore fleuri sur le
terreau de sa réalisation matérielle, et la suivante d'autre part,
bourgeonnante, qui n'aura de cesse que les signes annonciateurs de sa venue
soient pris en compte chez son ancêtre.
Mais ce qui se passe dans l'artiste au moment où il crée
l’œuvre A de ses mains, y injectant des signes annonciateurs de la prochaine,
et cueillant à la surface de la présente, qu'il travaille de ses mains, des
graines qu'il sème dans son esprit où fleuriront les plans de la prochaine, la
synthèse présente pendant cet espace de temps dans l'esprit de l'artiste,
cela n'existe ni dans l’œuvre A, ni dans l’œuvre B. Cela ne
pourra exister que dans l'esprit d'un critique qui étudiera plus tard
l'ensemble de l’œuvre, qui tentera de la décrire afin que cela jaillisse dans
l'esprit du lecteur de ce critique.
Cela n'est pas sans me rappeler la plage de temps et
d'espace analysée par Gombrich dans le processus de lecture d'une image par
l'être humain, et ses trois phases : nous gardons en mémoire ce que nous
venons de lire sur les mots passés, pour confirmer le sens de ce que nous
sommes en train de lire à la verticale de nos yeux, et nous anticipons sur ce
que nous devrions lire dans les mot suivants pour que cela donne un sens connu.
D'où évidemment les choses rapides
, ou faciles
, à lire.
Cela n'est pas sans m'évoquer également la bulle
spatio-temporelle de
notre conscience. Ce que nous appelons la réalité pourrait
être vu comme le sens que nous donnons à une phrase. Notre
sensation de réalité est un complexe formé d'une traînée mémorielle
(sensorielle entre autres), d'une anticipation (radar de poursuite, pour
simplifier). Ces deux calques dynamiques, dont une plage commune, mais jamais
la même, glisse dans le temps sans se trouver jamais dans aucun des deux
calques. Ni le passé, ni le futur.
Donc ni dans ce que nous venons d'entendre, qui ne comprend pas ce que nous
allons mettre en œuvre comme règles pour l'interpréter, ni le futur, qui est ce
que nous nous apprêtons à entendre parmi les possibles qui font sens. La
synthèse n'est ni dans le calque du dessous, ni dans le calque du dessus.
Elle se réalise, dans une chimie neuronale toujours renouvelée, elle apparait
comme nous apparaît la foule à un feu d'artifice : pas dans le ciel qui
noircit de seconde en seconde, ni dans les gens qui passent un instant éclairés
(ils auront disparu la seconde d'après, ils seront, au prochain éclair, absents
du paysage), ni dans la lumière de la fusée, qui à chaque fois change de place
et de couleur.
Eh bien chaque fois que chaque personne reçoit une phrase ou une image,
chaque fois qu'elle parle, une fusée éclaire la foule pour moi, ou pour toi,
qui voit dans l'unique combinaison d'un instant (peut-être) partagé par tous,
une lumière légèrement différente de ta place, sur le fonds d'une foule et d'un
paysage qui ne sont pas non plus les mêmes pour toi.
Et tout le reste, toutes ces règles de construction du sens,
qui ont fonctionné pour une autre personne, avant, ailleurs, pour une autre
fusée, sont définitivement enterrées par l'instant d'après dans ta mémoire,
obsolètes, enfouies, et absolument hors d'atteinte
!
Bien sûr, plus les fusées sont rapprochées, plus la foule est immobile, plus tu
es proche de moi, et plus notre dialogue sera intime, et inversement plus nos
langues sont distantes dans leur façon d'imager le sens, plus le temps qui nous
sépare entre l'émission et la réception du message est grand, et plus le
dialogue sera périlleux et fragmentaire mais : dans les principes,
dans les modalités de construction de ce sens, dans l'essence de son
fonctionnement, ce que tu m'as dit voici une heure n'a pas plus de
sens, ni pour moi, ni pour quiconque, que les ouvrages écrits en grec du
temps de Platon. Il y a un gars qui les a lus à la lumière des fusées
il y a un siècle, un autre il y a dix ans qui a fait de ces traductions de
nouvelles fusées, avec d'autres mots, et moi qui ai vu ces fusées, je t'envoie
celle-ci.